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Les substances per- et polyfluoroalkylées(PFAS) ne sont pas un sujet nouveau dans le discours public français, mais la discussion s’est réchauffée, l’Assemblée nationale française ayant voté à l’unanimité le 4 avril 2024 l’interdiction de ces substances chimiques “pour toujours” dans des centaines de produits. Deux propositions de loi relatives aux PFAS, toutes deux parrainées par le député vert Nicolas Thierry (Girard), visaient ce que M. Thierry a appelé “la plus grande pollution de masse de notre histoire”.
Le premier projet de loi, la résolution n° 275, demande la révision du règlement (CE) n° 1907/2006 de l’Union européenne (UE) concernant l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques, ainsi que les restrictions applicables à ces substances, afin de renforcer le contrôle des dossiers d’enregistrement, d’accélérer l’évaluation des substances, d’améliorer l’identification des substances dangereuses et d’intégrer l’idée de l'”effet cocktail”. Le projet de loi propose également d’élargir l’approche de l’évaluation des risques génériques tout en maintenant un contrôle proportionné des risques. Elle suggère “d’éviter une approche trop restrictive des usages essentiels pour limiter l’exposition à toutes les substances identifiées comme dangereuses”, telles que les perturbateurs endocriniens ou les PFAS, tout en favorisant “la recherche et le développement d’alternatives sûres et durables dès le stade de la conception.”
La proposition n° 276, le deuxième projet de loi adopté par l’Assemblée nationale, “vise à protéger la population des risques liés aux substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées” et interdit l’utilisation des PFAS dans tout produit cosmétique, produit de fartage (pour les skis), ou produit textile d’habillement, à l’exception des vêtements de protection pour le personnel de sécurité. L’interdiction s’étendra à tous les textiles à partir du 1er janvier 2030. Les ustensiles de cuisine, notamment les ustensiles de cuisson, qui étaient initialement inclus dans l’interdiction, ont été supprimés. Ce changement fait suite à la réticence de l’industrie des ustensiles de cuisine, qui utilise l’acide perfluorooctanoïque (PFOA) dans les ustensiles de cuisine antiadhésifs.
Opposition du gouvernement, de l’industrie
Le gouvernement français s’est opposé aux projets de loi, tout comme le fabricant d’ustensiles de cuisine SEB, qui a exercé une forte pression pour obtenir l’exemption des ustensiles de cuisine. Le gouvernement a estimé que l’UE devait prendre l’initiative d’interdire ou de réglementer strictement les PFAS. Les partisans du projet de loi ont rétorqué que l’UE n’allait pas assez vite et que la France devait agir maintenant, plutôt que d’attendre.
Comme l’indique la résolution n° 275, le processus d’évaluation, d’autorisation et de restriction des substances prévu par le règlement REACH est lent et lourd, et il ne permet pas d’identifier les substances dangereuses et leurs utilisations. Il suggère que le gouvernement français soumette la proposition au Parlement européen et au Conseil de l’Union européenne en 2024, en collaboration avec d’autres États membres de l’UE.
Plus particulièrement, la proposition n° 276, adoptée par l’assemblée nationale du pays le même jour, concernait directement les PFAS, interdisant essentiellement les produits cosmétiques, les cires et les produits textiles d’habillement contenant des PFAS sur le marché français, à compter du 1er janvier 2026. La proposition, qui devrait être votée par le Sénat français le 30 mai 2024, s’applique à la fabrication, à l’importation/exportation et à la vente de ces produits en France.
Le projet de loi a été précédé d’une campagne et de protestations de la part de l’entreprise française d’ustensiles de cuisine SEB et de ses employés, selon RFI. SEB, qui fabrique les ustensiles de cuisine T-Fal, affirme que la PFAS qu’elle utilise dans ses poêles à frire antiadhésives – le polytétrafluoroéthylène – n’est pas dangereuse. Le géant des ustensiles de cuisine possède plus d’une douzaine d’installations en France dans le cadre de sa base de production mondiale, ce qui lui a permis de réaliser un chiffre d’affaires total de 8 006 millions d’euros en 2023. Le lobbying a porté ses fruits et les ustensiles de cuisine ont été retirés du projet de loi.
Un autre point qui n’a pas été retenu est l’idée de créer une taxe supplémentaire de 1 % sur les bénéfices générés par les industries rejetant des PFAS dans l’environnement pour les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel est supérieur à 50 millions d’euros.
La version finale du projet de loi exige que le gouvernement français propose des normes sanitaires actualisées pour les PFAS dans l’eau destinée à la consommation humaine dans un délai d’un an à compter de l’entrée en vigueur de cette proposition et demande au gouvernement de rendre publique une carte identifiant tous les sites susceptibles d’avoir émis ou d’émettre des PFAS dans l’environnement. Dans le cadre de ce règlement, le gouvernement français devra présenter un plan d’assainissement des sites contaminés par les PFAS et fixer des seuils maximaux pour les émissions de PFAS.
Ces éléments – comme la surveillance de l’eau du robinet et la stratégie de décontamination – semblent être similaires à un autre projet de loi proposé le 13 avril 2023 au parlement français, comme l’a rapporté France 24 le 28 juin 2023. Mais cette ancienne loi prévoyait une interdiction de tous les produits contenant des PFAS, contrairement à la loi récemment approuvée, qui ne vise que certaines catégories de produits.
La persistance des PFAS
Le problème des PFAS est qu’ils persistent dans l’environnement et qu’il est difficile de les atténuer et de les détruire.
L’Agence de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) en France soutient la proposition de restriction globale actuellement à l’étude à l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA). Elle a été soumise à l’ECHA en janvier 2023 par cinq autorités de niveau national de l’Espace économique européen (EEE). Cette proposition – émanant de la Suède, de la Norvège, du Danemark, des Pays-Bas et de l’Allemagne – interdirait essentiellement environ 10 000 PFAS dans toute l’Union européenne, couvrant leur fabrication, leur mise sur le marché et leur utilisation en tant que telles, et en tant que constituants d’autres substances ou de mélanges ainsi que d’articles, au-delà d’une limite de concentration fixée.
Les cinq pays ont commencé à préparer la proposition il y a plusieurs années, et l’ECHA l’a publiée en février 2023.
L’ECHA étudie également une proposition visant à restreindre, à l’échelle de l’UE, la présence de toutes les PFAS dans les mousses anti-incendie. Actuellement, l’UE réglemente certains types de PFAS dans le cadre de son règlement sur les polluants organiques persistants (POP), de REACH, des substances extrêmement préoccupantes (SVHC) et du règlement relatif à la classification, à l’étiquetage et à l’emballage (CLP).
L’industrie chimique française
En 2022, la France se classait au deuxième rang des ventes de produits chimiques dans l’UE, avec 18 % des ventes totales de l’Union (760 milliards d’euros), selon le Cefic (Conseil européen des fédérations de l’industrie chimique). En 2021, tout en restant le deuxième producteur européen de produits chimiques, la France a réalisé un chiffre d’affaires estimé à 97 milliards d’euros, y compris les ingrédients pharmaceutiques actifs, selon les données du Cefic.
L’industrie chimique du pays compte quelque 3 500 entreprises, qui emploient 168 500 travailleurs.
Enquêtes sur les PFAS – Dans les milieux universitaires et les médias
Bien que les chercheurs étudient la présence plus élevée que recommandée des PFAS en France depuis bien plus d’une décennie – y compris dans l’environnement extérieur comme dans les rivières (Boiteux et al., 2012 ; Munoz et al., 2015 ; Antignac et al., 2013) – les PFAS ont attiré l’attention nationale et internationale lorsque des contaminations ont été signalées séparément à Lyon et à Rumilly en 2022, selon un reportage du 14 septembre 2023 d’ARTE TV.
Le 3 octobre 2022, il a été annoncé que les trois puits publics alimentant en eau les 14 000 habitants de Rumilly, une ville tranquille du sud-est de la France, étaient pollués par des niveaux très élevés de PFAS, de l’ordre de 110 à 140 nanogrammes par litre, a rapporté la chaîne de télévision ARTE. Ces niveaux étaient supérieurs à la limite de qualité de l’UE de 100 nanogrammes par litre, qui est entrée en vigueur le 1er janvier 2023.
Les autorités locales chargées du contrôle de la qualité de l’eau ont notamment trouvé de l’acide perfluorooctanoïque (APFO) dans l’approvisionnement en eau de la ville. La limite sanitaire (et non réglementaire) de l’APFO est encore plus stricte : 75 nanogrammes par litre. Le PFOA est interdit dans l’UE depuis 2020. Ce qui a incité les autorités à commencer à tester l’approvisionnement en eau de Rumilly en août 2022, c’est un reportage de France 2 sur la contamination par les PFAS à Lyon, une ville voisine beaucoup plus grande. En mai 2022, France 2 a publié les conclusions de son reporter selon lesquelles l’air, l’eau, le sol et même le lait maternel sont fortement contaminés par les PFAS, en particulier le PFOA.
Arkema est l’une des principales entreprises chimiques impliquées dans l’affaire de Lyon, qui opère dans une région connue sous le nom de “vallée de la chimie” en France. Même si l’entreprise a commencé à filtrer peu après la révélation du problème, la présence de PFAS reste un problème à Lyon.
Au niveau gouvernemental, le ministère de la Transition écologique a confié à l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) la création d’un rapport sur les risques des PFAS sur l’environnement, que l’IGEDD a publié en avril 2023. Le rapport a mis à nu d’importantes lacunes dans la surveillance des PFAS en France, bien plus que ne le prévoyait le propre plan d’action préalable (2023-2027) du ministère sur les PFAS publié en janvier 2023.
Comme le rapporte Le Monde du 16 avril 2023, l’IGEDD a constaté que la France ne contrôlait que cinq PFAS, alors que la directive européenne recommande de vérifier la présence de 20 PFAS différents. Le rapport du gouvernement a souligné la nécessité de surveiller les PFAS dans les eaux de surface, les eaux souterraines, les rejets des stations d’épuration des eaux usées (effluents), y compris l’utilisation des boues, et les incinérateurs de déchets. La France compte 22 000 stations d’épuration et 126 incinérateurs de déchets, selon Le Monde.
L’étude la plus complète menée à ce jour à l’échelle européenne est peut-être celle du journal Le Monde et de 17 autres médias. Financée par Journalismfund Europe, cette étude a donné lieu à la création d’un site web dédié qui héberge une carte en ligne de toute l’Europe – y compris ses 20 installations de production de PFAS, ses 17 000 sites contaminés par des PFAS et ses 2 300 points chauds – ainsi qu’à la rédaction d’un document de recherche.
Pour la France en particulier, ce projet a permis de cartographier plus de 900 sites contaminés par des PFAS dans tout le pays, ainsi que les cinq installations de production qu’elle abrite.
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À propos de l’auteur : Uzair Aftab, rédacteur indépendant, a travaillé comme rédacteur, éditeur et responsable dans la salle de presse de S&P Global pendant plus de dix ans. Il a couvert les nouvelles de dernière heure et les articles axés sur les données pour les institutions financières américaines, principalement les banques et les caisses d’épargne. Il s’intéresse actuellement au secteur des déchets dans l’Union européenne.
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